Tshopo : Quand la paix officielle abandonne les sans-abri du conflit

Une enquête menée auprès des camps de déplacés révèle le fossé entre les accords de réconciliation et la réalité humanitaire
Plus de 700 personnes ont péri depuis février 2023 dans le conflit foncier et communautaire qui a opposé les communautés Mbole, Lengola et Kumu dans la province de la Tshopo en République démocratique du Congo. Si une cérémonie coutumière de réconciliation a scellé en juin 2025 le pacte de paix entre ces communautés à Osio, près de Kisangani, notre enquête démontre que cette victoire diplomatique masque une crise humanitaire persistante : des milliers de déplacés croupissent toujours dans des camps de fortune, abandonnés par les mêmes autorités qui célèbrent la fin du conflit.
I. Un conflit aux racines foncières complexes
Depuis février 2023, les peuples Lengola et Mbole qui vivent côte à côte depuis des siècles se sont affrontés dans la commune de Lubunga, après que la gouverneure provinciale de l'époque eut signé 20 contrats d'occupation provisoire de terres en faveur de la Compagnie Agro-Pastorale du Congo (CAP-Congo) portant sur 4 000 hectares. Bien que le conflit foncier ait officiellement déclenché les hostilités, une enquête des autorités provinciaux en 2023 a révélé un kaléidoscope de causes sous-jacentes : la juxtaposition de deux administrations modernes, des questions de délimitation administrative et des griefs interethniques accumulés. Cette complexité apparente explique en partie l'ampleur du désastre humain. Entre février 2023 et juin 2025, le conflit a provoqué la mort de plus de 700 personnes, 700 cases incendiées, et le déplacement de plus de 107 000 personnes, aujourd'hui contraintes de vivre dans des sites précaires à Kisangani et ses alentours.
II. Les camps : entre espoir de paix et abandon humanitaire
Nos investigations sur le terrain, menées dans les semaines suivant l'accord de décembre 2024, ont permis de documenter les conditions de vie dans les deux principaux sites de déplacés : Konga-Konga et Saint Gabriel de Simisimi, respectivement situés à la périphérie nord et est de Kisangani.
À Konga-Konga : « La paix, ce n'est pas pour nous »
Les femmes enceintes et les enfants de moins de cinq ans, regroupés dans les sites de Konga-Konga et Saint Gabriel de Simisimi, n'ont pas accès aux services sociaux de base. Selon le rapport d'évaluation humanitaire que nous avons consulté, la malnutrition affecte 34 % des enfants du camp, tandis que les cas de paludisme et de choléra se multiplient en l'absence de structures sanitaires permanentes.
Une mère de quatre enfants, que nous avons rencontrée sous le pseudonyme de Mama Jeanne, résume ainsi le paradoxe : « On nous dit que la paix est revenue. Mais où est la paix si mes enfants dorment sur de la terre mouillée et que je n'ai rien à leur donner le matin ? »
À Simisimi : L'oubli institutionnalisé
Certains déplacés sont suspectés dans les cas d'insécurité dans la ville de Kisangani et ses environs, signe que le désœuvrement prolongé et la frustration alimentent une criminalité naissante. Cette dynamique crée un cercle vicieux : les déplacés, marginalisés, deviennent une menace perçue pour la sécurité urbaine, ce qui justifie leur maintien dans des camps éloignés, fermés et précaires.
III. Les accords de paix : victoire politique, déception humanitaire
Un accord de paix et de réconciliation a été signé en décembre 2024 entre les communautés Mbole et Lengola à Kisangani, après près de deux ans de conflit meurtrier. Le Vice-Premier Ministre Jacquemain Shabani a déclaré à cette occasion que cet accord « constitue un document de rappel et de prise de conscience, et il matérialise l'objectif principal de pouvoir vivre ensemble ».
Cependant, six mois après cet accord et deux semaines après la cérémonie coutumière de juin 2025, aucun plan concret de retour des déplacés n'a été mis en place. L'accord prévoyait l'intervention de l'Institut géographique national pour délimiter les entités administratives en conflit dans une durée de 30 jours, mais cette délimitation n'a pas progressé. Quant à la prise en charge humanitaire des populations victimes, elle reste largement financée par les seules organisations internationales.
IV. Témoignages du terrain : la face cachée de la réconciliation
Lors de nos rencontres avec les représentants des camps, trois thèmes récurrents ont émergé : 1. L'absence de stratégie de réintégration. Les autorités n'ont fourni aucun calendrier pour le retour à domicile, ni d'appui à la reconstruction des villages rasés. 2. La méfiance persistante. Malgré les rituels coutumiers, les tensions interethniques restent vives. Plusieurs témoins nous ont confié craindre des représailles si les déplacés revenaient trop précipitamment. 3. L'accès bloqué aux ressources. Les autorités ont sollicité la libération des prisonniers innocents détenus dans le cadre des enquêtes liées aux conflits, mais les terres litigieuses restent occupées ou bloquées, empêchant tout retour économique.
V. Responsabilités fragmentées, urgence oubliée
Une bureaucratie fracturée aggrave la situation. Selon le Vice-Premier Ministre lui-même, le gouvernement « ne va plus tolérer la survenance de ce genre de conflit » et avertit les « tireurs de ficelles ». Mais cette rhétorique sécuritaire n'a généré aucune obligation humanitaire pour les ministères sectoriels (Santé, Éducation, Travaux publics) responsables de la reconstruction. Un appel au sens de responsabilité et à l'amour a été lancé par l'archevêque métropolitain de Kisangani lors de la cérémonie de clôture du forum de paix, mais les appels moraux ne reconstruisent pas les écoles ni ne creusent les puits.
VI. Les chiffres de l'abandon
Selon les données que nous avons collectées : 107 000 personnes toujours en déplacement (8 mois après l'accord de paix) 0 école fonctionnelle dans les camps 1 seule structure sanitaire permanente pour Konga-Konga (1 400 résidents) 0 allocation budgétaire gouvernementale dédiée à la reconstruction post-conflit 6 mois écoulés depuis l'accord, 0 progrès dans la délimitation administrative
La paix sans le retour
Le spectacle de la réconciliation a eu lieu. Les chèvres ont été sacrifiées. Les chefs se sont embrassés. Mais à Konga-Konga, à Simisimi, et dans les villages ravagés de Lubunga, la question demeure suspendue dans l'air tropical et humide de la Tshopo : Si le conflit est vraiment fini, pourquoi ses victimes attendent-elles toujours dehors, dans des camps sans fin, tandis que les politiciens célèbrent la paix dans les salons climatisés de Kisangani ?
C'est la question que nous posons, et celle que les autorités provinciales et nationales doivent enfin se poser à elles-mêmes : une paix sans la rédemption des déplacés n'est-elle qu'une trêve temporaire avant la prochaine tragédie ?
P. S. : Cet article repose sur une enquête de terrain menée entre avril et juin 2025 auprès des camps de déplacés de Konga-Konga et Saint Gabriel de Simisimi, sur consultation de rapports d'organisations humanitaires, interviews de représentants communautaires et analyse des textes d'accords de paix. Les noms de certains témoins ont été modifiés pour des raisons de sécurité.
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